
La caution grunge du webzine.
Face à l’inévitable effondrement de la scène post-grunge anglophone telle qu’on la connaissait, certain·es artistes ont été plus prompt·es à réagir, à l’aube des années 2010, en jouant désormais un metal alternatif « de plein exercice », rendu possible au gré de restructurations de line-up et parfois aussi grâce à l’intuition artistique. Pour d’autres, comme Sick Puppies, le réveil fut tardif. Le trio, devenu supergroupe, perpétua l’héritage de Shimon Moore jusqu’en 2017 avec Fury, qui tendait déjà à intégrer, en toile de fond, des bribes de chant crié et des morceaux à l’orientation « adulte » et sombre. Il mit donc dix ans à épuiser son propos, naviguant entre des références diluées au Seattle Sound et des hymnes sucrés, quoique touchants et à présent cultes. Entouré de membres d’Evanescence et de Redlight King, Bryan Scott assume aujourd’hui une inclinaison pour une musique alternative moderne, voire hybride, dans la lignée de Fever 333 et du Papa Roach de l’après F.E.A.R.
Rarement aura-t-on entendu un album de Sick Puppies aussi référencé – et engagé – que Wave the Bull. Sans doute sa position d’observateur durant ces dernières années n’est-elle pas étrangère au fait que tant de chansons empruntent aux gimmicks et à la production vocale d’autres artistes. Bien qu’aux sujets politiques les Australien·nes aient toujours préféré aborder des thématiques sociales, il existe, à l’intérieur de leur catalogue, des exceptions, comme « War » en 2009. À défaut d’être antimilitariste, le titre évoquait les ravages de la guerre et les conflits de pouvoir, ses textes déclamés confinant au militantisme. « There’s no one coming to save us, we are the ones we’ve been waiting for ». Ajouté à l’influence croissante de Rage Against The Machine (« There Goes the Neighborhood », « Going Places », « Fuck 'Em All »), ce morceau est sans doute au fondement de ce sixième opus.
Dans l’ensemble, le disque jouit d’une production aussi massive qu’électronique, qui tend à « lisser » les vocaux à travers l’autotune et impose les effets musicaux comme norme. Le vernis « garage » appliqué sur l’introduction de « Going Places » ne semble pas faire illusion très longtemps. Ce 2e single illustre ce changement stylistique. Bryan Scott s’improvise en leader de mouvement syndical (« To my boss, go jump in a lake »), et adopte un chant polymorphe légèrement écorché, à la frontière entre le parlé et le rappé. On ne peut enlever au trio ses efforts de créativité et de changement de statut. L’exécution de cette stratégie paraît néanmoins forcée, notamment la redondance de ce côté « in your face » et ce melting-pot d’influences, allant par exemple du -core au pop-punk sur le pénible « Knock Your Lights Out ».
Une perte d’identité qui se mesure également à l’aune des interventions vocales d’Emma Anzai, pourtant irréprochable sur le plan instrumental. Citons le refrain de « Fix Me », symptomatique de la jeune génération de chanteuses alternatives et emo (Amira Efelsky, Dorothy...), dans lequel l’intention précède l’émotion. Ce qui faisait le sel de Sick Puppies s’est en partie évaporé, l’ironie du sort étant que les séquences les plus agréables vantent la nostalgie des anciens albums, à l’instar du mellow « Find a Way » ou du solide « Dead & Buried ». Le second épouse même les contours d’un titre de post-grunge « mécanique » des années 2000, souvent relégué au milieu d’album en raison de ses caractéristiques. Un morceau d’excellente facture, porté par une finesse d’arrangement – de la mélodie vaguement orientale et entêtante au placement subtil de la voix féminine à la fin –, qui contraste avec une modernité de production parfois outrancière, empruntant aux courants pop.
Sick Puppies prétend avoir créé un album concept sur l’adversité, divisé en trois actes – ce qui explique peut-être le décalage d’ambiance (de sincérité ?) entre les morceaux, nuisant à l’appréciation générale. Malgré quelques bonnes idées, les Australien·nes peinent à convaincre et changent de voie, vers un metal moderne taillé pour les salles de sport et la révolte adolescente vraisemblablement fugitive.
Tracklist :
- There Goes the Neighborhood
- Friends Like You
- Creature
- Going Places
- Fix Me
- Knock Your Lights Out
- Find a Way
- Feel Again
- Hurricane
- Dead & Buried
- Fuck 'Em All
- Halfway Home